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Francophonie en Amérique du Nord

Par Michel Couthures, ancien Consul Général de France en Louisiane et au Nouveau-Brunswick et ancien Président de France-Louisiane Franco-Americanie en France

Francophonie en Amérique du Nord

Acadiens, Cadiens et Québécois, Côte à Côte ou Face à Face

On s’étonne parfois qu’Acadiens et Québécois n’arrivent pas à s’accorder sur les conditions de la défense de leur langue et de leur culture sur le continent nord-américain.

Les choses méritent que l’on s’y arrête : entre Acadiens au nord, Cadiens (Cajuns) au sud et Québécois, les situations sont en effet bien différentes. Au Canada les différences tiennent à des réalités historiques et géographiques. Le peuple d’abord : les Français qui s’installent en Acadie et ceux qui s’installent sur le territoire de ce qui deviendra le Québec sont d’origines et de culture distinctes : du centre ouest de la France, plutôt terriens et paysans pour les uns ; Normands et Bretons, plutôt marins et pêcheurs pour les autres. Les conditions de vie et les difficultés de communication entre leurs territoires respectifs ne feront qu’accentuer cette différence et conduiront rapidement à l’apparation de deux peuples, aujourd’hui identifiés par des drapeaux, fêtes et hymnes nationaux distincts.

Contexte politique différent

Mais l’essentiel découle d’un contexte politique radicalement différent : les Québécois ont conservé un territoire homogène sur lequel ils sont regroupés; ils atteignent sur les plans territorial et démographique la <masse critique> qui donne crédibilité à une revendication nationaliste ; les Acadiens , dès lors que le vainqueur anglais a toléré leur réimplantation, ont été délibérément maintenus dispersés ; les zones dans lesquelles ils sont majoritaires tant au Nouveau-Brunswick qu’en Nouvelle-Écosse, ne permettent guère d’étayer autre chose qu’une identité régionale. L’éphémère aventure du Part Acadien (autonomiste) au Nouveau-Brunswick l’a démontré dans les années 70.

A partir de là, comme l’on dit, <chacun voir midi à sa porte> et joue au niveau politique les cartes qu’il a en main. De leur côté, les Québécois soutiennent que l’histoire et l’évolution des statistiques démontrent qu’en dehors d’un Québec doté de pouvoirs suffisants pour assurer son identité, tout espoir de survie de la francophonie sur le continent nord américain est vain.

Pour les Acadiens, leur exemple et les progrès substantiels obtenus au Nouveau-Brunswick au coeur de la seconde moitié du siècle, prouvent le contraire. Il est vrai que le Canada compte désormais avec le Nouveau-Brunswick une province officiellement bilingue ; bilinguisme inscrit dans la constitution nationale, dans laquelle il est possible d’être éduqué de la maternelle à l’université, d’entrer en justice et de débattre au parlement, aussi bien en français qu’en anglais. Situation certes inimaginable il y a encore 40 ans, sans parler de la tenue d’un sommet de la Francophonie à Moncton…

Equilibre délicat

Pourtant aucune des deux positions n’est aussi assurée que l’affirment leurs défenseurs. Les Québécois, par exemple, ne peuvent, ignorer qu’un rempli sur eux-mêmes condamne à l’assimulation le million et demi de Canadiens Français vivant hors de leur province, voire les Cadiens de Louisiane, portant de la sorte un dur coup à cette francophonie américaine à laquelle ils sont attachés ; quant aux Acadiens, ils ne peuvent omettre que les progrès obtenus chez eux doivent certainement autant à la pression constante entretenue au plan national par leur cousins québécois qu’à leurs mérites propres ou à la bonne volonté de leurs compatriotes anglophones…

Peut-on alors imaginer que le délicat équilibre actuel perdure, chacun continuant de progresser de son côté ? Peut-être, mais les deux peuples sont quelque peu brouillés depuis 1989 : au terme de laborieuses négotiations avec les provinces anglophones, les Québécois avaient réussi à conclure un projet d’accord constitutionelle (l’accord du Lac Meech) qu’ils considéraient apte à sauvegarder leur identité au sein de l’ensemble canadien.

L’accord n’a pû être ratifié : le fragile édifice préparé par les premiers ministres s’est effondré suite à l’élection de Frank McKenna au Nouveau-Brunswick : celui-ci a en effet demandé un réexamen du texte approuvé par son prédécesseur, ouvrant ainsi la boîte de Pandore : même si au bout du compte, le Nouveau-Brunswick a ratifié le texte, le mal était fait : deux provinces anglophones (Manitoba et Terre Neuve) se sont prononcées contre. Les Québécois ont amèrement reproché, et reprochent encore aujourd’hui aux Acadiens, sinon d’avoir cautionné la manoeuvre hasardeuse de leur Premier Ministre, tout au moins de ne pas l’avoir dénoncée avec suffisament de conviction, prenant ainsi une part de responsabilité dans l’échec du projet. Les choses en sont restées là, et le problème n’est toujours pas réglé. Seul un accord politique global sera de nature à réduire les fortes tensions qui resurgissent périodiquement entre anglophones et francophones, assurera la pérennité du fait français au Canada sur des bases solides, et permettra l’établissement de relations plus harmonieueuses entre Acadiens et Québécois. Bref, à l’aube du 21ème siècle, ce sont toujours les séquelles de la chute de la Nouvelle-France qu’il s’agit de guérir…

La situation est, nous le verrons, différente pour les Cadiens de Louisiane.

Des avis divergents existent sur la réalité de la francophonie en Louisiane aujourd’hui, et sur les perspectives.

Si par francophonie on entend transmission au sein de la cellule familiale de la langue française pour un usage courant, même non exclusif, alors il existe bien une francophonie aujourd’hui encore en Louisiane ; elle doit sa survie aux Cadiens, bien que ceux-ci n’aient été ni les premiers ni les seuls Français à peupler l’État. L’enseignement en français a repris dans le système éducatif public depuis les années 80, notamment dans l’Acadiana ; il se développe et fait l’objet d’une demande croissante, y compris chez les petits américains. On peut donc être raisonablement optimiste quant à la pérennité de la culture cadienne française en Louisiane : la tentative d’assimulation du début du siècle n’a pas abouti et la tendance est renversée.

La situation n’est cepandant pas au niveau du Nouveau-Brunswick. Celaî peut paraître à priori paradoxal si l’on examine certaines données, plutôt à l’avantage de la Louisiane : plus de 600 000 personnes se déclarent d’origine acadienne en Louisiane pour seulement la moitié à peu près au Nouveau-Brunswick ; ensuite au cours de l’histoire l’Américain a toujours été l’allié du Français – et donc du Cadien – alors qu’au nord l’Anglais ennemi de toujours, ne dissimulait pas sa volonté d’éliminer toute trace française dans l’ancienne Acadie ; également la Louisiane est restée plus longtemps de constitution et de droit français--dans la seconde moitié du 18ème siècle et la première moitié du 19ème… Alors ? Une différence en faveur des Canadiens tient sans aucun doute, ainsi qu’on l’indiquait dans la première partie, à la présence et au poids du Québec au sein de la Confédération ; on peut dire aussi que la défense du français n’a jamais bénéficié en Louisiane de la forte motivation qui îreprésentait au Nouveau-Brunswick la résistance à l’asservissement par un peuple ennemi. Mais à ceci il faut ajouter que les choses n’ont pas été aussi simple qu’il pouvait y paraître pour les Cadiens, à leur installation en Louisiane.

Lorsqu’ils arrivent en effet, à l’entour de 1780 pour la plupart, après une longue et dramatique errance de plusieurs décennies sur la côte est des États-Unis, dans les Caraïbes, en Angleterre ou en France, les Acadiens peuvent espérer toucher enfin au port : eux qui se sentent à la fois américains et français arrivent en terre américaine de culture française, même si celle-ci est alors rattachée à la couronne espagnole.

Mais le contexte est bien différent de celui de leur Acadie originelle : La Louisiane, qui existe depuis déjà près de 80 ans, n’est pas la société libre que les Acadiens avaient formé chez eux.

La Nouvelle-Orléans, française et créole, accepte mal l’arrivée de ces miséreux venus d’un autre monde ; les Acadiens iront donc développer les zones insalubres et inexploitées des bayous, donnant ainsi naissance à l’Acadiana, ce territoire triangualire qui s’étend du delta du Mississippi à Alexandrie et Beaumont (Texas), ou ils sont pour l’essentiel encore regroupés aujourd’hui. Ils garderont de ce mauvais accueil une rancoeur à l’égard de "la Ville" encore perceptible aujourd’hui.

Par ailleurs les Acadiens, plus encore que la colonie installée, vivront mal les manoeuvres diplomatiques françaises qui conduiront finalement à la vente de la Louisiane ; ils les ressentiront comme un nouvel abandon de la part de la mère-patrie, après celui de la Nouvelle-France. Conséquence de cette situation et fait peu connu, la révolution française faillit bien voir le jour en Louisiane avec quelques années d’avance : En effet les Acadiens chercheront par l’instauration de la République à dissocier leur identité de Français et l’allégeance à la personne d’un Roi qui les abandonnait sans cesse. Cette tentative de république du désespoir finira dans le sang en 1769.

C’est donc plus isolés qu’il n’y paraît que les Cadiens survivront en Louisiane pendant deux siècles. Cet isolement protègera leur culture originelle mais les tiendra dans le même temps extérieurs à la constitution du système éducatif moderne. La comparaison est nette à cet égard avec la société française créole de La Nouvelle-Orléans, donc on peut dire qu’elle a payé de la perte de sa langue et de son identité une intégration économique et sociale plus grande.

La francophonie louisianaise est aujourd’hui dans une phase d’affirmation, qui peut rappeler par certains aspects celle des cousins du nord des années 1950. L’important pour les Cadiens est sans doute maintenant de se fixer des objectifs. En particulier déterminer l’équilibre qu’ils souhaitaient atteindre entre deux cultures, la française et l’américaine, dont ils sont également imprégnés, et aussi d’émerger sur la scène internationale. À cet égard, privés des relais gouvernementaux dont peuvent bénéficier les Canadiens, il leur faudra exister et s’affirmer par eux-mêmes : la voie est sans doute celle d’une participation directe à l’institution internationale de la Francophonie ; celle-ci devra inventer une solution adaptée au cas des Cadiens de Louisiane. Le problème posé par le Canada fut bien résolu, qui n’était pas plus simple puisqu’il fallait faire place aux Québécois et aux Acadiens sans exclure la participation d’Ottawa.

Michel Couthures

 


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